Démarche Artistique

Ma pratique artistique se déploie à la lisière du textile, de la sculpture et du paysage. Elle s’ancre dans une recherche phénoménologique où le tissu n’est pas un simple support, mais une mémoire vivante, un réceptacle du temps et de l’invisible. Mon travail ne consiste pas à produire des objets, mais à exhumer des présences enfouies dans les replis de la matière. De ce « seuil » originel — le souvenir d’une veste suspendue dont l’absence a fait une relique — est née une réflexion sur l'objet textile qui jalonne notre quotidien comme révélateur de mémoires sédimentées et d’histoires en suspens. Ma démarche actuelle s’articule autour de deux axes :

L’Archéologie de l’Intime : de la relique à la réparation (clic - lien vers la page)

Dans ce premier volet, je sonde la valeur sentimentale de l’objet et sa capacité de résilience. En résonance avec les recherches de Louise Bourgeois, je travaille sur le textile comme un outil de suture face au deuil, au regret, mais surtout face à l’oubli. Qu’il s’agisse du vêtement-relique À mon frère ou de l'armure scellée sur bois Le temps des regrets — tel un aveu de guerrier fixé au mur pour s'en libérer — l'œuvre capture la poétique de l'absence.

Ici, ma pratique devient une archéologie textile du vivant : je creuse sous les sédiments de la mémoire pour en exhumer des lignées enfouies. Par le fil et le geste, je redonne une présence à ce que le temps a rendu muet. Sous mes doigts, la matière devient une cicatrice : elle fige l’émotion pour la transformer en un objet de dévotion profane, rendant tangible ce qui a disparu.

L’objet frontière entre corps et paysage (clic - lien vers la page)

Ce second axe explore la dimension tellurique et spirituelle de mon travail. Je conçois des « objets frontières » — architectures de lin, matelas poreux ou armures de pénitence — qui agissent comme des membranes entre l’humain et son environnement. Puisant dans la symbolique de la couverture salvatrice de Joseph Beuys, ces pièces habitent le monde.

Cette recherche s’incarne dans le triptyque monumental À corps ouvert, réalisé en 2024 lors de ma résidence au Palazzo Vendramin Grimani (Fondazione dell'Albero d'Oro) en résonance avec la Biennale de Venise. Les matelas y deviennent des corps exposés, des paysages de sédimentation où l'intime s'ouvre au vaste. Ma démarche tend vers une fusion totale où l’œuvre s’affaisse au sol, rejoignant la force organique de Magdalena Abakanowicz. Cette volonté de faire corps avec la terre se cristallise dans La traversée, où le minéral s’incruste directement dans la fibre, effaçant la limite entre le textile et la roche. Dans cette continuité, l'œuvre La Nonne de tous les chemins manifeste une vision purement animiste : le paysage brodé n'y est plus un décor extérieur mais une extension du corps. Cette recherche de fusion se cristallise dans l'immersion de mes pièces en milieu naturel. À travers la photographie, je laisse l’œuvre dialoguer avec son environnement originel pour en saisir la résonance tellurique. Je cherche ainsi à rendre visible ce point de bascule : celui où le voyageur s’arrête pour devenir le chemin, où la fibre, la pierre et le souffle ne font plus qu'un.

Quand la mémoire remonte de la source

Mon processus est une immersion lente, une ascèse rythmée par les gestes répétitifs de la navette, l'aiguille, la coloration et l'usure des matières. Dans le silence de l'atelier, chaque strate de matelassage est une unité de temps vécu, une dévotion où l'effort physique devient le canal du sacré.

De cette rigueur surgit, parallèlement, le dessin automatique. Dans la lignée des pratiques médiumniques où la main se fait le sismographe d'une force dépassant l'individu, j'utilise le trait de graphite et l’écriture poétique comme des extensions directes de la matière. De cette source naissent mes "poèmes illustrés" : le signe fait surgir le verbe et mon écriture se fait polyphonique. En m'ouvrant aux archétypes jungiens, je prête ma voix à des entités plurielles — l'objet, le paysage, le guerrier ou l'enfant — permettant à l'inconscient collectif de s'incarner. La forme surgit avant la pensée. Je ne cherche plus à exprimer, je laisse passer ce qui me traverse. Par ce trait d'union entre le signe et l'étoffe, mes œuvres tentent de recoudre notre relation au vivant, à l’impermanence et à l'absence.

karine-nguyen-van-tham-carnets de bords des rêves et états de transes, artiste chercheuse
karine-nguyen-van-tham-carnets de bords des rêves et états de transes, artiste chercheuse

Journaux de bord des rêves et des états de transes.